pollution!
Creative Commonspollution!” par A6U571N

Pas de langue de bois, je suis entièrement pour l’instauration de cette taxe. Cette décision se renforce tous les jours, en voyant des gens tout à fait corrects, des proches, et même des membres de la famille prendre régulièrement des décisions qui vont dans la mauvaise direction si on veut préserver notre climat, et diminuer notre dépendance aux énergies fossiles.

C’est bien simple : le grand public, aussi bien intentionné soit-il, ne va pas se sevrer du fossile si on ne l’aide pas. Et c’est tout à fait normal, de la même façon qu’un fumeur qui essaye d’arrêter peut parfois avoir besoin de son patch, le grand public a besoin d’un incitatif. On taxe déjà les cigarettes pour inciter les gens à diminuer voire à arrêter, il est plus que temps de taxer les hydrocarbures fossiles.

Pourquoi est-ce si nécessaire, et si urgent ?

Étant donné que la quantité de pétrole disponible sur Terre est limitée (là-dessus tout le monde est d’accord), cela veut dire que notre capacité de production va monter, puis descendre. Il est mathématiquement obligatoire d’atteindre un jour un pic de production, puis d’entrer dans une phase où on ne pourra plus extraire le pétrole en quantités toujours croissantes, tout simplement parce ce qu’il n’y en aura plus assez. C’est ce que l’on nomme le “pic pétrolier”.

Si tout le monde est d’accord sur le fait qu’il arrivera un jour, toute la question est de savoir quand. Évidemment, vu l’impact qu’il va avoir, il y a déjà des gens qui font des études sur la question. Les compagnies pétrolières bien sûr, et des organismes indépendants comme l’ASPO. Les compagnies pétrolières, qui n’ont pas vraiment intérêt à dire que c’est pour demain, le prévoient pour 2020 au plus tard. L’ASPO, elle, le prévoit pour dans 5 ans maximum.

Le pic pétrolier est à prendre très au sérieux, parce que le monde est extrêmement dépendant des hydrocarbures fossiles : 60% de l’énergie mondiale en provient (le reste, c’est le nucléaire, le bois, et l’hydro-électrique). Et dans le secteur des transports, c’est bien pire encore. Si on regarde les courbes du prix du pétrole, de l’activité économique, et du taux de chômage, on constate qu’elles sont intimement liées. Certes le prix du pétrole est dépendant de l’activité économique, mais les pics des années 70 prouvent que la réciproque est vraie elle aussi : l’activité économique dépend (entre autres) du prix du pétrole.

Quand le pic pétrolier nous fera redescendre sur Terre, en nous rappelant que la quantité disponible est limitée, il y a toutes les chances qu’on entre dans une récession économique très sévère. Et pas la petite crise des subprimes, qui fera pâle figure à côté, non, une récession durable, venant du fait que pétrole va structurellement se raréfier.

Il n’y a donc pas de temps à perdre. Des spécialistes estiment qu’il faudra au moins 20 ans pour métamorphoser notre économie afin de la rendre moins dépendante du pétrole (je trouve ça optimiste, mais après tout ce n’est pas moi le spécialiste). Nous avons pris de très mauvaises habitudes, notre nourriture fait parfois plusieurs fois le tour de la Terre avant d’arriver dans notre assiette, nous habitons loin de notre lieu de travail, nous chauffons nos logements à 25 degrés en plein hiver et les climatisons pendant l’été, nous partons à l’autre bout du monde pour 2 semaines sur un coup de tête, la liste est longue, et Fred Vargas l’exprime bien mieux que je pourrais jamais le faire. Il faut remettre les pieds sur Terre, et vite, sinon la gueule de bois sera particulièrement sévère. “Sévère” comme dans famines, guerres et totalitarisme. Et rien ne garantit que les guerres restent confinées à ces petits pays lointains auxquels personne ne s’intéresse (c’est de l’ironie, hein). Après tout, la récession sévère dans les années 1930 en Allemagne ne nous a pas tellement épargnés quelques années plus tard.

Thirsty for Oil
Creative CommonsThirsty for Oil” par hrtmnstrfr

La politique politicienne s’en mêle

On a un gros problème avec la Taxe carbone. Tout le monde était d’accord pour signer le Pacte de Nicolas Hulot avant les présidentielles, pacte dont cette taxe était la mesure phare, mais maintenant les batailles politiciennes on repris le dessus. Même sur un sujet aussi grave, nous sommes incapable de créer une union nationale. C’est le plus grand défi de notre siècle, et on se trouve des excuses pour protester.

L’objectif de cette taxe est clair : faire monter le prix des hydrocarbures fossiles (qu’on ne paie pas aujourd’hui : on ne paie que le prix de l’extraction) pour nous inciter économiquement à trouver des alternatives. Le prix du pétrole doit monter plus vite que le pouvoir d’achat, et il doit être très clair pour tous les français que le prix du pétrole ne baissera plus jamais.

Dans cette bataille politicienne, personne n’est tout blanc ni tout noir :

  • l’UMP annonce cette taxe pour 2010 (là-dessus, bravo), mais avec un prix très bas, et surtout sans garantir qu’elle augmente régulièrement.
  • Le PS est contre, critiquant l’utilisation des recettes de la taxe. Une certaine figure médiatique montre son incompréhension flagrante du sujet en proposant de taxer Total (le but n’est pas de faire rentrer de l’argent dans les caisses, mais de changer les comportements des français). D’autres y vont même de la plus basse démagogie en l’appelant “Impôt Sarkozy”. On aura tout vu.
  • Le MoDem semble contre, mais pour sur le principe d’une taxe carbone. Toutefois, je n’ai pas trouvé de communiqué officiel clair sur le sujet.
  • L’extrême gauche est contre, parce que bien sûr ce sont les entreprises qui polluent et pas les honnêtes camarades.
  • Les Verts , eux, sont pour (et heureusement) mais critiquent tellement l’implémentation par l’UMP que le message en est très fortement dilué.

Les critiques sont principalement sur trois points :

  • Le montant de la taxe
  • L’utilisation de l’argent récolté
  • L’exonération de l’électricité.

Voilà mon point de vue sur la question. Point de vue qui, comme d’habitude, vaut ce qu’il vaut, mais après tout c’est mon blog ici :)

Le montant de la taxe

La taxe sera de 17€ par tonne de CO2. C’est très peu, bien moins que les 32 à 45€ préconisés par le rapport de la commission Rocard, en charge de l’étude. En fait, c’est le prix en cours sur le marché européen des quotas, qui a le succès qu’on lui connaît…

Mais à la limite, ce n’est pas le point de départ qui compte, c’est le point d’arrivée. Ce qui compte avant tout, c’est d’annoncer clairement : la taxe sera de 100€ en 2020 (ou plus si on peut). 100€, c’est déjà le montant qu’elle a en Suède par exemple. Aujourd’hui. Pour que l’effet soit dissuasif, et c’est bien là tout l’objectif, il faut que les consommateurs puissent planifier leur sevrage du pétrole, prendre les bonnes décisions maintenant en ayant une vision claire de l’avenir. Le nombre de centimes ajoutés à la pompe aujourd’hui n’a pas tant d’intérêt que ça.

Pour faire passer cette taxe en 2010, je peux comprendre que le gouvernement ait décidé de lâcher du mou sur le prix initial. Il n’aurait cependant jamais dû passer sous silence la progression de la taxe, puisque c’est là tout son intérêt. L’échec total étant d’écoper d’une taxe de 17€ non réévaluée.

Money Grab
Creative CommonsMoney Grab” par Steve Wampler

Les revenus de la taxe

La Fondation Nicolas Hulot avait proposé que les revenus de cette taxe soient entièrement redistribués aux ménages et aux entreprises, sur le principe d’un “chèque vert” d’un montant fixe. Ainsi, si vous consommez plus que la moyenne, cette taxe se traduira par un coût, mais si vous consommez moins elle se traduira par un revenu. C’est une excellente idée, puisque cela va inciter les consommateurs à consommer de moins en moins en maniant à la fois la carotte et le bâton. La proposition présentait aussi un fonds de solidarité énergétique pour aider ceux qui auront le plus de mal à faire face à cette nouvelle taxe (précaires, ruraux, etc.)

Je pense que c’est une excellente proposition, mais je serais même prêt à aller plus loin : utiliser les revenus de cette taxe pour préparer notre adaptation à un monde sans hydrocarbures fossiles. Donc, par exemple, financer à 100% l’isolation des bâtiments et l’installation de chaudières à bois (ou géothermiques), développer les transports en commun, subventionner des recherches, aider certaines industries à utiliser des techniques alternatives non dépendantes des hydrocarbures fossiles, etc. Il y a beaucoup à faire.

L’électricité

On entend tous les opposants à la taxe proposée par le gouvernement se plaindre du fait qu’elle ne couvre pas l’électricité. Comme quoi ce serait un “cadeau” au “lobby nucléaire”. Il se trouve qu’en France, notre électricité n’est pas produite en utilisant des combustibles fossiles (enfin très très peu, il reste une ou deux centrales thermiques classiques). La production électrique Française n’émet pas de carbone, je ne vois donc pas pourquoi elle devrait être couverte par une taxe carbone. Il est vrai que dans les périodes de forte consommation, nous importons de l’énergie de nos voisins européens comme l’Allemagne et l’Angleterre, qui sont bien plus émetteurs de carbone. Mais ces pics sont l’affaire de quelques journées par an, une ou deux semaines tout au plus.

C’est grâce à cela que les français on la chance de ne devoir réduire leurs émissions “que” d’un facteur 4, alors que c’est 6 pour certains européens, et plus de 10 pour les américains (du nord).

Personnellement, je pense qu’il faut concentrer nos efforts sur la sortie de l’énergie fossile, pour essayer de sauver notre climat. On se penchera sur la question de la surconsommation électrique après, c’est moins urgent. Si au passage, ça veut dire construire une ou deux centrales nucléaires de plus, je trouve que c’est un bien faible prix à payer. Si en plus ce sont des centrales surgénératrices, on s’en sort encore mieux. Je rappelle que le nucléaire civil, ce n’est pas l’œuvre du Malin.

home with free electricity
Creative Commonshome with free electricity” par kainet

Une assurance pour l’après-pétrole

On dit beaucoup de choses sur cette taxe, mais finalement elle est très similaire à une assurance sur l’énergie fossile. Si on vous disait que dans 5 à 10 ans, votre maison va brûler, est-ce que vous hésiteriez à prendre une assurance ? C’est payer un peu maintenant pour éviter le désastre ensuite.

Soit on laisse le “marché” gouverner le prix des hydrocarbures fossiles, et il faut s’attendre à quelques années en dents de scie, puis à une augmentation brutale quand la physique se rappellera à notre bon souvenir ; soit on prévoit le coup et on essaye de lisser la courbe.

À peu près tous les experts, y compris économiques, convergent vers le bien fondé d’une telle taxe. Il est vrai que le projet du gouvernement est très largement perfectible, c’est le moins qu’on puisse dire, mais il a le mérite de “partir à temps”. Tant qu’il est clair que la taxe est progressive, plus rapide que le pouvoir d’achat, et avec un objectif fixé (un montant et une date), je pense qu’il faut y aller. Si on attend l’année prochaine, on va se rapprocher dangereusement de 2012, échéance dans laquelle le courage politique est soluble à 100%…

À lire aussi, l’article de Jean-Marc Jancovici sur le sujet.